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Bernard Charbonneau ou lart de concilier lécologie et la liberté

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« On ne peut poursuivre un développement infini dans un monde fini. » Son sens aigu de la formule ne l'a pas aidé à passer à la postérité et c'est dommage, car Bernard Charbonneau (1910-1996) compte parmi les penseurs les plus singuliers et les plus attachants du siècle passé. Son nom circule parmi de rares initiés qui ont raison de l'associer à celui de Jacques Ellul, mais qui ont tort de croire interchangeables la vie et les idées de ces deux Bordelais. Certes, depuis leur jeunesse personnaliste jusqu'à leur engagement commun dans la défense de la côte aquitaine, ils ont partagé bien des rêves et bien des combats. Ce qui les unit est plus important que ce qui les sépare, mais l'œuvre de Charbonneau est à la fois plus littéraire, plus philosophique, plus incarnée et surtout plus directement en prise avec la question écologique que celle d'Ellul. Ce dernier disait de son ami qu'il lui « avait appris à penser et à être un homme libre».

Lorsqu'en 2002, au sommet de Johannesburg, Jacques Chirac prononce la phrase devenue célèbre : « la maison brûle et nous regardons ailleurs », le cercle des lecteurs de Charbonneau l'entend comme l'écho d'un constat formulé pour la première fois en 1977 dans les colonnes de Foi & Vie – « sommés de penser dans une maison qui commence à brûler » – et la seconde en 1980 dans Le Feu vert : « Notre paradoxe est de devoir nous hâter lentement, sommés de réfléchir dans une maison qui prend feu.». En matière de prise de conscience de l'urgence écologique, Charbonneau est assurément un pionnier, mais mettre ici l'accent sur la précocité de ses alertes et sur sa clairvoyance quant à l'analyse d'une civilisation techno-industrielle qui détruit la nature tout en en exaspérant le besoin ne suffit pas. Même si l'on s'en tient au seul volet écologique de son œuvre, sa pensée singulière fait de lui un précurseur, mais aussi un acteur et un observateur critique d'un mouvement qui s'est transformé en partie avec l'ambition de « changer la politique ».

Bernard Charbonneau a pensé sa vie comme il a vécu sa pensée. Pleinement. Intensément. Qu'est-ce qui fait de lui un pionnier majeur de la décroissance et de l'écologie politique dans la France du xxe siècle ?

Un pionnier

Sa prise de conscience est tout sauf livresque. « J'ai vu la civilisation de la bagnole arriver dans ma rue », expliquait-il dans un entretien. Sa jeunesse bordelaise est l'histoire d'un enfant rebelle qui n'a de cesse de s'évader de la ville, par tous les moyens, à pied, à l'époque du scoutisme, en train et en petit comité lors de ses escapades de lycéen ou d'étudiant. Il plante alors sa tente en pleine nature, dans les forêts et montagnes des deux côtés des Pyrénées, et pêche à mains nues au bord des rivières et des lacs. Jeune, il est déjà persuadé que la liberté ne peut s'éprouver qu'au contact direct avec la nature. Sa conception de la liberté est incarnée comme son amour de la nature est charnel. Il a le sentiment d'assister à ce qu'il nomme une « Grande Mue », c'est-à-dire une profonde transformation de l'espèce humaine causée par l'accélération des sciences et des techniques. Selon lui, la Grande Guerre, qu'il désigne comme la première « guerre totale » de l'histoire, a joué un rôle considérable dans ce processus encore inachevé.

Au début des années 1930, il refuse la figure de l'individu détaché des libéraux tout autant que celle du soldat politique des pays totalitaires. Il se met alors à la recherche d'un mouvement anticapitaliste, antifasciste et antistalinien. Il monte à Paris, en 1933, pour rencontrer Emmanuel Mounier et affilier son petit groupe de discussion au mouvement Esprit. C'est dans la revue de ce mouvement personnaliste que paraît son premier article de fond : « La publicité». Il note que « la publicité a tout envahi, nos journaux, nos rues, plus personne ne le remarque mais il faut la déconstruire ». Elle est « servie par l'invention de moyens d'évidence qui peuvent rendre le mensonge plus réel que la réalité  ». Créatrice de besoins artificiels, on ne la voit pas parce qu'elle est partout : « Celui qui couperait le nerf publicitaire transformerait cent fois plus profondément notre civilisation que n'importe quelle aventure politique. »

Toujours en 1935, avec Jacques Ellul, il rédige la première proposition occidentale de limitation volontaire de la croissance du xxe siècle : « Directives pour un manifeste personnaliste». Ce texte fait du groupe de Bordeaux le représentant de la tendance la plus libertaire, girondine, régionaliste, fédéraliste, mais surtout la plus écologiste et décroissante (avant l'heure) du mouvement personnaliste. « Nous sommes des révolutionnaires malgré nous », expliquent les deux signataires. Véritable réquisitoire contre le productivisme de la civilisation industrielle et la puissance de l'argent, le manifeste critique le gigantisme, la concentration du capital, celle de la population et de l'État par le moyen de la technique moderne. Il s'insurge contre la prolétarisation généralisée : « Lorsque l'homme se résigne à ne plus être la mesure de son monde, il se dépossède de toute mesure. »

Il préconise des communautés électives à la place des grandes villes, des petits groupes volontaires enracinés quelque part, une cité à hauteur d'homme, une politique fondée sur une communication directe entre gouvernants et gouvernés menée dans la transparence, des pays divisés en régions avec un État central à compétence réduite. Il prône un fédéralisme partant du bas pour coordonner ces unités autonomes, une réorientation de la technique vers les tâches pénibles, une réduction du temps de travail, un minimum vital pour tous, l'interdiction du prêt à intérêt, le contrôle de la publicité, une propriété ramenée à la jouissance effective des biens. Il faut combattre la misère et la richesse car « l'homme crève d'un désir exalté de jouissance matérielle et pour certains de ne pas avoir cette jouissance ». Le style n'est pas encore au rendez-vous, mais on pointe déjà la thématique de la société duale que l'on retrouvera quarante ans plus tard chez André Gorz, Serge Moscovici…

Avec « Le sentiment de la nature, force révolutionnaire» (1937), Charbonneau amplifie la tonalité décroissante du manifeste et systématise ses réflexions sur le rapport de l'homme à son environnement. Ce texte fait de lui le premier théoricien français de l'écologie politique du xxe siècle. À la suite du géographe anarchiste Élisée Reclus, dont il se rapproche souvent mais sans le citer, il constate que « ce n'est pas d'un dimanche à la campagne dont nous avons besoin, mais d'une vie moins artificielle ». Il nous dit en substance que la technique moderne assure le confort, mais supprime la joie des plaisirs simples et que ce qui est gagné en sécurité est perdu en liberté. Le sentiment de la nature devra être au personnalisme ce que la conscience de classe a été au socialisme : la raison faite chair.

Charbonneau paie cher sa volonté de s'éloigner toujours davantage des grands centres urbains. Professeur d'histoire-géographie à Bourges, Biarritz, Bordeaux et Pau, il obtient sa mutation en 1945 à Lescar, dans une petite école normale d'instituteurs. Vivant alors dans une solitude morale et intellectuelle à peu près complète, il se lance dans la rédaction d'un manuscrit de plus de mille feuillets, pratiquement sans marge, intitulé Par la force des choses, contenant en germe une quinzaine de ses livres. L'ouvrage analyse les contradictions de la civilisation industrielle, anticipant un risque de « totalisation sociale », pire que le totalitarisme politique, provoquée par l'accélération du progrès technique. Il montre comment la société industrielle détruit la nature, mais en exaspère le sentiment. Il critique le « développement exponentiel » de la publicité et de la propagande dans notre vie quotidienne, anticipe la liquidation de l'agriculture paysanne, la destruction des campagnes et des paysages, l'enlaidissement des villes et des banlieues, et enfin la bureaucratisation de nos existences soumises à un appareil administratif restreignant notre capacité à éprouver le sentiment de liberté.

Pour publier « la somme », comme il la surnomme ironiquement, Charbonneau se voit obligé de la diffuser par parties auprès de ses proches. En 1946, il relance les camps de discussion dans la nature, où il évoque Georges Bernanos et Aldous Huxley pour penser le monde d'après Hiroshima. Son discours écologiste et libertaire reste inaudible hors de son cercle de fidèles. Ses livres sont d'ailleurs publiés à compte d'auteur, à l'exception de quelques titres, dont Dimanche et Lundi (Denoël, 1966) et L'Hommauto (Denoël, 1967).

L'année de publication de son maître livre, Le Jardin de Babylone (Gallimard, 1969), est aussi celle de l'amplification des mobilisations environnementalistes, puisque France Nature Environnement est créé en 1968 et Friends of the Earth en 1969. Pour l'écologie, le feu passe au vert. On trouve alors Charbonneau sur tous les fronts, alors que ce jeune retraité aurait préféré s'adonner à sa passion pour la pêche à la truite. Il s'engage au sein du comité-défense de Soussouéou, qui parvient à empêcher la construction d'une station en altitude, il milite contre l'aménagement d'un site touristique dans une forêt du Pays basque et dans la Soule avec l'association au service des agriculteurs montagnards. Il cofonde en 1971 la section des Pyrénées-Atlantiques de la Société pour l'étude, la protection et l'aménagement de la nature dans le Sud-Ouest (SEPANSO) pour lutter, entre autres, contre l'exploitation de nouvelles carrières et de gravières et des projets de marinas sur le gave d'Ossau. La même année, il inaugure dans Foi & Vie sa « Chronique de l'an deux mil », largement consacrée à l'écologie. En 1972, il est aux côtés de Pierre Fournier (journaliste à Hara-Kiri puis Charlie hebdo) lorsque celui-ci fonde La Gueule ouverte – « journal qui annonce la fin du monde » – qui se réclame d'une ligne « radicale et globale ». Dès le numéro 2, il tient une « Chronique du terrain vague », dans laquelle il plaide notamment en faveur d'une alliance entre les écologistes et les agriculteurs contre le « totalitarisme industriel ».

L'homme a autant besoin de nature que de liberté, mais la civilisation techno-industrielle menace la première autant que la seconde.

En 1974, le directeur de Combat nature, « revue des associations écologiques et de défense de l'environnement », le charge de fournir des bases philosophiques au mouvement. Il le fera jusqu'à sa mort. En parallèle, il engage un bras de fer avec le gouvernement qui, sous couvert d'aménagement du territoire, entend livrer le littoral aux promoteurs d'un tourisme de masse en Gironde et dans les Landes. Charbonneau crée le Comité de défense de la côte aquitaine (CDCA, 1973-1982), réunissant citoyens, militants occitans et « gauchistes » présumés, pour s'opposer à la balnéarisation de la côte avec son cortège d'hôtels, voies rapides, ports, marinas, golfs, etc. Le CDCA organise des campagnes de presse, des manifestations et joue un rôle de contre-expertise face à la bureaucratie gouvernementale. Charbonneau ne se contente pas du terrain local puisqu'on le compte au nombre des fondateurs d'ECOROPA, en 1976, réseau écologiste européen d'orientation fédéraliste et antinucléaire. Il a 70 ans lorsqu'il publie Le Feu vert. En 1982, avec Jacques Ellul, il crée le Groupe du Chêne, un cercle de réflexion à l'audience limitée, mais qui ambitionne de servir de laboratoire d'idées pour toute la mouvance écologiste. C'est précisément parce qu'il a toujours voulu placer la question du rapport de l'homme à la nature au cœur de la politique qu'il désapprouve la création d'un parti supplémentaire, sur le modèle des Grünen allemands.

Incarnée, sa pensée se nourrit de son action, son action de sa pensée. On pourrait la résumer d'une phrase si l'on ne craignait de la caricaturer : l'homme a autant besoin de nature que de liberté, mais la civilisation techno-industrielle menace la première autant que la seconde.

Un écologiste pas comme les autres

Charbonneau fustige la standardisation des goûts et les méfaits d'une agro-industrie qui provoque la triple éradication des paysans, des paysages et des nourritures savoureuses en lien avec un terroir. Il souligne le paradoxe du tourisme de masse qui correspond à un authentique désir d'échapper à l'enfer urbain, mais qui saccage les espaces découverts par les pionniers et finit par engendrer exactement ce à quoi le touriste citadin voulait échapper : la promiscuité, le béton et la réglementation.

« La nature est à la fois la mère qui nous a engendrés, et la fille que nous avons conçue ; si elle venait à disparaître, c'est l'homme qui retournerait au chaos. » Par son corps, l'homme appartient à la nature mais, en même temps, il est appelé à s'en dégager. Son devoir consiste à toujours garder à l'esprit ces deux paramètres. L'homme participe à la nature car elle est à l'origine de ses joies esthétiques, physiques, sensuelles voire spirituelles, mais si l'homme sort de la nature, comme l'enfant sort du sein de sa mère, alors il devient autre chose. C'est à l'homme de donner un sens à la vie, à chaque instant, dans sa quête de liberté, car la Nature, en majesté, n'existe pas. Non seulement le sentiment de la nature est une invention des Temps modernes, mais il est d'abord affaire de civilisés et non de « primitifs », de bourgeois et non de paysans, de citadins plutôt que de ruraux.

Charbonneau considère que ce n'est pas tant la nature en soi qui est menacée par le culte du progrès que la liberté humaine. Vouloir poursuivre un développement infini dans un monde fini perturbe à la fois la nature et la liberté, puisque l'homme entretient un rapport dialectique avec la nature. Sa liberté lui commande de la maîtriser, mais s'il la détruit ou seulement même l'organise, il détruit du même coup sa capacité à éprouver sa liberté. À quoi bon fuir chaque année, à heures fixes, les contraintes de la vie urbaine, si c'est pour la retrouver, en modèle réduit, sous d'autres latitudes ?

Pour retrouver la nature, nous devons d'abord comprendre que nous l'avons perdue. Selon Charbonneau, la nature est donc l'un des noms de notre liberté. Le sentiment que nous en avons n'est pas autre chose que la conscience de notre vie. La liberté n'est pas une valeur parmi d'autres, mais l'origine dont tout découle. L'erreur la plus répandue chez les intellectuels consiste à cultiver une vision idéaliste et absolue de la liberté, au lieu de la vivre avec tout ce que cela comporte de prosaïque et de relatif. En s'insurgeant contre le « totalitarisme industriel », Charbonneau n'hésite pas à recourir à un concept réservé aux régimes fascistes et communistes pour désigner la pente de toute société moderne.

Pour lui, la boucle est bouclée : « On peut prendre l'avion, on n'en sortira plus. » Les derniers espaces « naturels » étant petit à petit conquis par l'industrie touristique, la société industrielle finit par englober la totalité de l'espace et de la population. Le tourisme moderne est un fait social qui suppose une organisation, donc le contraire de ce que l'on vient chercher dans le contact avec la nature : le sentiment de liberté. L'organisation de la production touristique est devenue une pièce maîtresse de la société techno-industrielle. De toutes les industries, selon Charbonneau, l'industrie touristique est la plus destructrice, car elle a pour moteur la recherche et la consommation d'espace. Plus l'espace se raréfie, plus la demande augmente ; plus la nature disparaît, plus grandit le besoin qu'en éprouvent les citadins. Il résume ainsi le phénomène : « Parce qu'il y a des machines, sur sa machine l'homme fuit la machine […] La foule fuit la foule, le civilisé la civilisation. C'est ainsi que la nature disparaît, détruite par le sentiment même qui l'a fait découvrir, autant que par la montée de l'industrie. » Avec la société capitaliste, le tourisme est devenu une industrie lourde, fabriquant à la chaîne des produits standardisés.

Charbonneau ne propose pas de solution clé en mains, mais des orientations : accepter des limites, reconnaître la finitude de l'espace-temps terrestre. Concrètement, cela signifie instaurer des seuils pour visiter des îles, grottes, sites et monuments divers. Rendre le tourisme léger et dispersé. Au lieu de ces immeubles au bord des plages ou des pistes, encourager le camping et la construction en bois plutôt que la tour de verre et d'acier, le petit hôtel existant au détriment du complexe hôtelier, la route aux dépens de l'autoroute. Ce tourisme artisanal serait en outre créateur d'emplois et surtout plus respectueux des espaces naturels, car il éviterait la création d'autoroutes. Il faut conserver des espaces qui échappent à l'organisation. Raison pour laquelle Charbonneau rejette le système du Parc national que l'on entoure d'une zone périphérique d'autant moins protégée que le parc est surprotégé. Et plutôt que de laisser dépérir des territoires pour les livrer aux promoteurs, il préconise de mieux les cultiver pour que leurs habitants puissent accueillir des visiteurs.

Il convient selon lui de rétablir un rapport normal de l'homme avec l'espace. Comme celui-ci est lié au temps, la vitesse l'anéantit, alors que la lenteur le développe. C'est pour cette raison qu'il défend le vélo ou la marche. La lenteur ouvre les portes de la richesse de la terre. La visite qui nous « prend du temps » nous le rend en connaissances. Il faut privilégier la sédentarisation aux dépens du nomadisme. Pourquoi le plaisir consisterait-il à se laisser transporter comme un colis pour se « rincer l'œil » devant un spectacle de plus en plus superficiel et stéréotypé ? Mieux vaut cultiver son jardin, si on en a un, ou arranger son appartement, peindre, sculpter ou jouer d'un instrument. Il faut promouvoir tout ce qui calme, ralentit, enracine et ce qui peut faire du touriste « un habitant fixé ». Car si Charbonneau veut lutter contre la spéculation en interdisant le rachat des fermes ou des chais par des agences immobilières, il pense qu'au lieu de tirer à boulets rouges sur la résidence secondaire – cette catégorie fourre-tout –, il vaudrait mieux l'aider à devenir principale. Charbonneau propose par exemple de réhabiliter la petite et moyenne propriété, réellement possédée physiquement et spirituellement par son propriétaire et, dans le cas contraire, de la céder au locataire, ce qui aurait pour avantage de restaurer le patrimoine immobilier rural.

Contre la civilisation de la bagnole

Au-delà d'un certain seuil, le progrès n'enrichit plus les nourritures, pas plus que celui des transports n'enrichit les voyages : « La diffusion de l'élevage du touriste de batterie combinée avec la généralisation de l'agrochimie est en train d'abolir toute diversité alimentaire. » Il faut éviter l'éclatement du marché « entre la grande bouffe chimique et la nourriture naturelle de luxe ». Le bio ne saurait être un îlot perdu dans l'océan des pollutions. D'autant que cette pollution progresse à la vitesse de l'urbanisation et du trafic automobile qui l'accompagne.

Alors que l'homme est né pour être (et marcher) libre, il vit et meurt esclave de sa voiture. « On croit fabriquer des automobiles, on fabrique une société », résume l'auteur de L'Hommauto. « À quoi bon la bagnole si l'on n'en sort plus ? », feint de s'interroger Charbonneau. L'automobiliste a fait de sa « bagnole » un dieu pour lequel il est prêt à tout sacrifier. De moyen qu'elle était, la voiture est devenue une fin en soi. L'Occidental l'a inventée pour aller où il veut mais, finalement, il va où elle va, car sa machine exige une organisation rigide. À une époque où régnaient le taylorisme et le fordisme, Charbonneau trouvait compréhensible que le travailleur à la chaîne veuille se « déchaîner ». La voiture, moyen de défoulement autant que de transport, permettait aux victimes du système industriel de satisfaire un besoin d'expression que le travail ne pouvait apporter. Il le constate au milieu des années 1960 : une partie de la population vit et meurt en bagnole.

Permettre au plus grand nombre d'acheter une voiture, de se déplacer plus vite et partout, ne déroge pas au principe démocratique, mais a pour conséquence inévitable de recouvrir le globe de routes embouteillées aux portes des villes et, en périphérie, d'autoroutes souvent inutiles. « La bagnole nie la distance, mais du même coup le paysage », note ce randonneur. « Nous la prenons pour sortir de la ville, mais la ville en auto s'évade avec nous. » Le troupeau des conducteurs amoureux de « nature » se rassemble, partout et en même temps. Pris dans les embouteillages au départ et au retour des vacances et des week-ends, le citadin retrouvera les bouchons pour se rendre sur son lieu de travail. « Car c'est en machine que nous allons servir les machines », puisque nous travaillons pour acheter et nourrir la bête objet de tous nos soins. Dans la société techno-industrielle, chacun cumule deux métiers : le sien et celui de chauffeur.

Selon Charbonneau, l'accélération du progrès scientifique et technique nous maintient en permanence au stade de l'ébauche. Lorsque tout change tout le temps, l'individu s'épuise dans un perpétuel effort d'adaptation. Comment vivre au milieu d'un chantier en construction ? La croissance étant devenue un dogme partagé, elle ignore les frontières. Rien ne peut l'arrêter. Charbonneau ne conteste pas la nécessité du changement, mais ses modalités et surtout son rythme. Il dresse le constat suivant dans un inédit en 1990 : « Dans notre société bien plus que dans toute autre, le changement est la loi pratique et morale d'une histoire qui n'est plus que torrent déchaîné. » L'idéologie « progressiste » qui anime la civilisation industrielle a fait du changement à la fois un fait et une valeur.

Retrouver l'équilibre

Ce penseur raisonne toujours à partir de son expérience personnelle, pariant sur son universalité. À ce titre, il tenait Bordeaux pour exemplaire des changements intervenus entre 1950 et 1980. Figurant parmi les grandes villes françaises, la cité girondine ne fut pas moins préservée ni plus bouleversée que les autres. Avant la Seconde Guerre mondiale, il voyait encore les chiens et les chats se promener librement devant la Grande Poste. Les vivants imposaient leur rythme aux machines. On pouvait se risquer sur les passages cloutés. Si l'on avait soif de campagne, il suffisait d'un quart d'heure de vélo pour rejoindre un pré ou un bois.

« La grande nouveauté de l'après-guerre, c'est l'intégration de la campagne dans l'ensemble industriel et urbain, avec pour effet sa transformation en banlieue. » Face aux ravages de l'étalement urbain et de l'artificialisation des sols, Charbonneau se demande si les campagnes n'ont pas changé plus vite que les villes. Selon lui, l'an-architecture pavillonnaire détruit inexorablement les architectures locales et les paysages. Partout, la campagne s'efface, au profit non de la ville, mais d'une urbanisation sauvage qui tend vers la « banlieue totale ».

Son « autocritique du mouvement écologiste », parue en 1980, conserve son actualité. Qu'on en juge. Il faut organiser des moratoires pour fixer des limites au développement, comme dans le cas de la Côte d'Azur où il convient d'arrêter la bétonisation. En matière énergétique, il ne faut pas passer du tout-nucléaire au tout-solaire, au risque d'invasion d'un espace fragile et non extensible. La solution ne peut venir d'une technique miracle, mais d'une combinaison entre plusieurs sources d'énergie et, surtout, d'une réduction de la consommation. Freiner la croissance économique, selon Charbonneau, qui s'inscrit en faux contre les politiques natalistes, c'est aussi limiter la croissance démographique.

Il convient également de résister à la tyrannie du marché, qui pousse à l'exploitation illimitée de la planète et de ses habitants. En s'étendant à toute la surface de la Terre, la logique productiviste s'impose avec autant de force que le ferait un régime totalitaire. Les écologistes doivent « soustraire à l'impérialisme du marché tous les biens jusque-là gratuits ou “sans prix†pour les rendre à la nature ou à la vie privée », rompant ainsi avec un monde où tout s'achète et tout se vend. Dans l'esprit du Small Is Beautiful d'Ernst F. Schumacher, qu'il cite – et des travaux de Leopold Kohr et de Murray Bookchin, qu'il semble ignorer –, les écologistes devraient faire éclater l'économie capitaliste en petites unités autogérées et autarciques, ce qui aurait pour avantage d'atténuer l'une des plaies de l'économie mondialisée : la destruction accélérée de la nature par le transport des marchandises d'un bout à l'autre de la planète.

Conscient de la gravité du diagnostic, le « docteur » Charbonneau ne propose aucun remède miracle, mais invite à ralentir le tempo, à respecter des limites, à fixer des repères. Il faut savoir s'enraciner dans le temps et dans l'espace. Ballottés au rythme de nos carrières, que nous soyons ouvriers, employés, cadres, professeurs ou fonctionnaires, nous sommes désormais trop légers pour raciner. Or la nature est lente et, comme elle, l'humain a besoin de temps pour évoluer. En douceur. Pourtant, le bonheur réside dans la dégustation du moment présent et non dans la promesse d'un monde meilleur que l'on n'en finit pas d'attendre. Non seulement il faut savoir prendre son temps pour mieux le goûter, mais il faut aussi s'appuyer sur l'existant pour progresser et non faire table rase du passé.

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